[Abécédaire] Contingence
Added 2023-12-27 18:40:17 +0000 UTCDe temps à autre, je publierai ici un ou plusieurs extraits de l'abécédaire philosophique que je suis en train d'écrire.
Vos retours sont les bienvenus en commentaires, qu'il s'agisse de vos impressions ou d'éventuelles suggestions.
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La contingence désigne ce qui aurait pu ne pas être, ou ce qui aurait pu être autrement. Par exemple, votre naissance est contingente, car il aurait suffi que vos parents ne se rencontrent pas, ou qu’ils se rencontrent dans d’autres circonstances, pour que cela n’aboutisse jamais à votre conception. Le fait que vous soyez en train de lire cet article relève aussi de la contingence, car vous auriez très bien pu ne jamais tomber sur ce livre, ou ne pas l’ouvrir, ou même sauter cet article. Autrement dit, la contingence désigne ce qui s’est produit alors que d’autres options existaient. Elle se distingue de la possibilité, en cela que la possibilité porte sur un événement à venir, tandis que la contingence porte sur un événement déjà réalisé.
En philosophie, la contingence s’oppose à la nécessité, c’est-à-dire à ce qui ne peut pas ne pas être ou être autrement. Par exemple, si vous additionnez les trois angles d’un triangle, vous obtiendrez nécessairement 180°. Rien ne pourra changer cela, car il s’agit d’une loi mathématique intangible. En philosophie, « nécessaire » ne veut donc pas dire « indispensable », mais « inévitable ». Une chose est dite nécessaire, donc, quand toute autre option est impossible.
La notion de « contingence » va à l’encontre du principe de déterminisme. En d’autres termes, si vous pensez que tout ce qui arrive devait arriver, en vertu de la loi de causalité, ou en vertu de la volonté de Dieu, de l’univers ou du destin, vous ne pouvez pas croire en la contingence. Ainsi, Leibniz pensait que la contingence des événements n’était qu’apparente : nous avons l’impression que certaines choses auraient pu ne pas arriver, parce que nous ne voyons pas qu’elles font partie d’un système plus vaste dans lequel tous les événements sont imbriqués les uns dans les autres. Il appelle cela le principe de raison suffisante : rien n’arrive sans raison. Rencontrer un ami d’enfance au détour d’une rue, et se dire : « quel extraordinaire hasard ! », c’est oublier que cette rencontre apparemment fortuite est le résultat nécessaire (inévitable, donc) d’une chaîne d’événements ayant chacun leur propre cause. Seulement voilà, nous ignorons l’existence de cette chaîne d’événements et ne réagissons qu’à son résultat, d’où notre surprise. Mais nous ne serions aucunement surpris si nous avions eu connaissance de toutes les causes qui ont concouru à cet événement. En cela, la position de Leibniz anticipait sur celle de Spinoza, qui expliquait que le hasard n’était que le nom donné à l’ignorance des causes qui déterminent ce qui arrive.
Mais alors, si la contingence n’est finalement que l’autre nom du hasard, pourquoi le besoin d’avoir forgé un tel mot ? En réalité, il y a une petite subtilité. Le contingent désigne, non pas le hasard lui-même, mais ce que le hasard a produit. Par exemple, si vous lancez un dé, le résultat dépend du hasard. Mais si le dé tombe sur 5, on dira que ce résultat était contingent. Il est arrivé, alors qu’il aurait pu ne pas arriver. Le contingent, c’est l’issue qui a gagné parmi toutes les issues possibles en compétition.
En logique, on classe les événements en quatre catégories : le possible, le contingent, le nécessaire, et l’impossible. Le possible se rapporte au futur, tandis que le contingent se rapporte au passé. Le nécessaire et l’impossible, eux, se rapportent à la fois au passé et au futur. Pour résumer, ce qui est contingent, c’est ce qui n’était ni nécessaire, ni impossible.